Seine-saint-Denis : « le décrochage scolaire est exacerbé par le virtuel »

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Depuis l’annonce le 12 mars de la fermeture des établissements scolaires, Jean-Michel Blanquer n’a eu de cesse d’expliquer que l’Éducation nationale était prête pour assurer une continuité pédagogique fixée comme une priorité. Adrien, professeur dans un collège d’Aulnay-sous-Bois, témoigne d’une réalité bien éloignée des rêves d’éducation dématérialisée du ministre.

 

 

Peux-tu nous raconter comment s’est déroulé l’arrêt des cours pour toi et tes élèves ?

 

Très soudain. Une rupture dans le temps et l’espace. Entre le soir de l’annonce officielle et le début du confinement on passe d’habitudes rythmées et d’espaces familiers à un repli sur soi et le domestique. Donc nous avons eu un moment de perte de repères : un mélange d’angoisse, je suppose collective et un besoin de réponses quant à cette nouvelle adaptation. Nous avons fait des cauchemars pendant quelques jours avec des insomnies.

 

Comment gères-tu cette situation ? Quels contacts as-tu avec tes élèves, tes collègues et ton administration ?

 

Nous fonctionnons par mails et appels téléphoniques. J’ai téléphoné aux parents de la classe dont je suis professeur principal, mais le bilan est assez mitigé : des parents désemparés et inquiets, des parents absents, des numéros non attribués (un phénomène très fréquent entre changements d’opérateur, ligne coupée), des élèves qui clairement profitent aussi de la situation pour s’imaginer en vacances.

Je mets le travail à disposition sur Pronote. Ils le font et me le rendent par mail sur ma boîte académique. Cela fonctionne bien quand les élèves arrivent à se connecter, mais presque 3/4 d’entre eux ne vont pas sur Pronote et Its Learning. Je fais aussi des cours virtuels une fois par semaine, mais très peu d’élèves les suivent. Je suis content quand j’ai plus de 5 élèves. Pour autant, ils sont motivés : même lorsque j’ai été déconnecté une demi-heure, ils ont attendu et sont restés connectés jusqu’au bout.

L’équipe pédagogique dans son ensemble est très inquiète des élèves décrocheurs et cherche des moyens de les récupérer, mais nous n’avons pas de solutions. C’était déjà difficile de les raccrocher quand ils étaient présents physiquement en classe, cela semble maintenant malheureusement impossible.

 

Est-ce que les moyens mis à ta disposition te semblent en adéquation avec la situation actuelle et les objectifs affichés ?

 

Non, pas du tout. Le constat unanime que nous avons fait c’est l’improvisation et surtout un grand amateurisme des pouvoirs publics dans une gestion de crise pourtant prévisible. On nous a demandé d’assurer la continuité pédagogique sans marche à suivre. Nous sommes partis dans toutes les directions en multipliant les supports d’activité même si les officiels ont été privilégiés : Its Learning et Pronote. Mais aussi des Padlets, Classe virtuelle du Cned, des supports privés, etc.

De mon côté, j’ai privilégié les supports déjà existants. Outre les problèmes de connexion, nombreux et récurrents, qui ralentissent fortement le travail, j’ai constaté que cette continuité pédagogique qu’on nous demande de mettre en place considérait comme acquis l’utilisation des outils numériques. Or, ce n’est pas du tout le cas. J’ai été moi-même surpris de constater que l’utilisation et la compréhension de ces outils étaient compliquées. Quel intérêt d’avoir un ordinateur quand on a la télé, des smartphones et des consoles pour les loisirs et qu’on ne travaille pas sur ordinateur ?

Le décrochage scolaire est exacerbé par le virtuel, même si l’on mettait les moyens pour que toutes les familles aient un ordinateur, cela ne suffirait pas. Il y a un vrai clivage culturel entre ceux qui utilisent quotidiennement les outils numériques et les autres. Le problème c’est que ceux qui ont cette culture du numérique n’imaginent même pas les difficultés des autres. Les noms des logiciels de l’Éducation nationale en disent long : Pronote et Its Learning. On voit bien que l’on n’a même pas pensé à utiliser des mots français correspondant à une réalité matérielle pour nommer les outils, comme s’il était inimaginable que ces termes techniques et anglais ne soient pas accessibles, ne fassent pas partie de la culture de tous.

 

Le confinement dure depuis maintenant plus d’un mois et il durera au moins deux semaines de plus. Pour tes élèves et tes collègues, est-ce qu’il y a eu des évolutions ?

 

Non, c’est très compliqué. De nombreux élèves ne sont jamais connectés : soit par difficulté, soit par négligence. Ils ont depuis le mois de septembre des codes d’accès pour Pronote et Its Learning, mais de nombreux élèves les perdent et en demandent de nouveaux, parfois plusieurs fois dans l’année. C’est pénible, du coup ils ne suivent pas ce tournant numérique. Ils sont à la marge. Donc la crise actuelle ne fait que révéler la fracture déjà existante dont les facteurs explicatifs sont nombreux : grande précarité, détresse morale et affective, prédominance de la culture smartphone sur celle de la bureautique, capital culturel différent, etc.

Ainsi, des consignes qui me paraissaient simples et faciles étaient en réalité complexes. Récupérer le devoir sur Pronote, l’imprimer, le scanner et le renvoyer par mail c’est déjà un parcours semé d’embûches. Alors on s’adapte, on prend le temps de comprendre pourquoi ils ne peuvent pas le faire et on recommence autrement, on fabrique des tutoriels pour l’utilisation de nos outils pour permettre à un maximum d’élèves de continuer à travailler dans de bonnes conditions. On s’est rendu compte qu’avant de pouvoir travailler avec les outils numériques, quand ils fonctionnent, il fallait d’abord mettre à niveau les élèves et leur donner les moyens de se sentir à l’aise avec. Cela a changé notre façon d’aborder la continuité pédagogique.

 

Que penses-tu de l’annonce de Macron de reprendre les cours à partir du 11 mai afin de lutter contre les inégalités sociales dans l’éducation ?

 

L’intention serait louable et le cap à saluer si cela ne sonnait pas faux. Macron incarne à mes yeux la quintessence d’une politique néolibérale entamée depuis 40 ans. Il a trouvé la forme qui lui paraissait la plus stratégique, car dans le fond, il le fait pour assurer la reprise de l’économie. Je n’y crois donc pas un instant. C’est une personne méprisante qui a fait la démonstration de ses premières intentions. Le bon sens et la gestion humaine ont été remplacés par des politiques d’évaluations incessantes, nous en payons lourdement les conséquences. S’il n’en est pas l’investigateur, il n’en demeure pas moins un accélérateur.

En réalité, il n’existe pas de solution magique pour lutter contre les inégalités scolaires. La seule chose qui est sûre, c’est que le maintien de moyens et de politiques publiques à destination des quartiers permet d’éviter le pire. C’est à dire l’abandon, comme on peut le voir dans certains quartiers populaires américains. Les fractures numériques, sociales et scolaires sont des phénomènes, eux aussi mondialisés.


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