11 mai : une rentrée des classes à marche forcée

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Mépris de l’avis du Conseil scientifique, faux pouvoir de décision donné aux municipalités, possibilité d’aller à l’école sur la base du volontariat pour la seule période de mai. La réouverture des écoles le 11 mai et des collèges une semaine plus tard pourrait se faire moins « en douceur » que ne l’annoncent les discours ministériels.

 

Si les enseignants ont pris l’habitude de s’opposer à Jean-Michel Blanquer, il est bien plus rare que les syndicats d’inspecteurs ou de directeurs d’établissement émettent des réserves concernant la manière dont la politique nationale est menée. Mais cette fois, la coupe est pleine, de part et d’autre du spectre syndical, la rentrée du 11 mai suscite la défiance des salariés de l’Éducation Nationale. Cette levée de boucliers massive s’explique avant tout par la manière dont le protocole sanitaire de réouverture des écoles, qui sera dévoilé par Jean-Michel Blanquer ce week-end, mais dont une partie a déjà fuité, a été établi. A savoir en outrepassant l’avis du Conseil scientifique.

En effet, ce protocole s’appuie sur une note du Conseil scientifique délivrée le 24 avril. Elle soumet au gouvernement les mesures jugées nécessaires à la réouverture scolaire. Or cette note n’a été produite que pour compléter un document plus long : l’avis n° 6 du Conseil scientifique, rendu le 20 avril, qui porte sur les mesures progressives de sortie du confinement, non plus seulement dans les établissements scolaires, mais dans toute la société. Or ce dernier se prononce clairement en faveur d’une réouverture des écoles en septembre.

La note du 24 avril est donc une note émise par défaut par le Conseil scientifique. Parce que sa volonté de fermer les établissements scolaires jusqu’en septembre n’a pas été entendue par le gouvernement. Et c’est bien ce non-respect de l’avis scientifique qui a révolté toutes les organisations syndicales, aussi bien chez les inspecteurs et directeurs d’établissement que chez les enseignants et les précaires de l’éducation. « La moindre des précautions face à l’inconnu aurait été de suivre l’avis des experts scientifiques », abonde un membre du Syndicat des Inspecteurs d’Académie.

 

Un protocole impossible à mettre en œuvre ?

 

Ce n’est pas simplement la manière dont le protocole a été établi qui offusque. La question des moyens mobilisés pour le mettre en place ainsi que celle de sa faisabilité interroge tout autant. Le Snuipp-FSU, syndicat enseignant majoritaire dans le premier degré dénonce, dans un communiqué du 30 avril, des mesures inapplicables : « L’État est-il en mesure de fournir des masques pour tous les personnels qu’il emploie ainsi que pour les élèves ? Une quantité suffisante de gel hydroalcoolique sera-t-elle été livrée dans les établissements ? » Les mesures du protocole vont rendre la vie à l’intérieur de l’école très contraignante et les élèves auront sans nul doute du mal à les suivre à la lettre. Ainsi la distanciation sociale sera généralisée, les jeux largement limités, ceux qui nécessitent des ballons interdits, tout livre emprunté ou manipulé sera ensuite « laissé au repos pendant cinq jours après utilisation ». Personne ne peut encore savoir si tout cela sera vraiment faisable.

« Dans ma petite commune rurale de la Sarthe, la directrice de l’école rappelle actuellement tous les parents pour savoir s’ils souhaitent mettre leurs enfants à l’école », raconte Nathalie Tesson, agent territorial spécialisé des écoles maternelles (ATSEM). Cette membre du collectif ATSEM de France s’inquiète des répercussions que le protocole sanitaire aura sur son travail puisqu’il prévoit par exemple « le nettoyage minutieux et la désinfection par les personnels des locaux et objets touchés dans les 48h précédentes ». Un surplus de tâches quotidiennes qui lui incomberont ? Elle ne sait pas encore. « Il faudra apprendre à travailler avec. Je me dis que d’autres avant nous ont fait des sacrifices, c’est peut-être notre tour », tente-t-elle de relativiser. Pour le Snuipp-FSU, les choses ont été faites à l’envers. D’abord en annonçant la reprise puis en établissant un protocole sanitaire, puis enfin, en réfléchissant aux moyens disponibles pour les mettre en œuvre. En ce qui concerne cette dernière étape, de loin la plus périlleuse, la tâche a été déléguée aux maires.

 

Les maires à la manœuvre ?

 

Pour jauger et adapter les situations dans les écoles, Édouard Philippe a déclaré « faire confiance aux maires ». Un travail d’évaluation qui se fait en ce moment-même avec l’aide des directeurs d’établissement et sous la houlette des inspections d’académie. Ainsi les décisions des édiles varient en fonction des communes. A Toulouse, la municipalité a décidé de limiter l’accueil à 45 enfants par école et à 90 par groupe scolaire (maternelle + élémentaire). A Paris, la municipalité a annoncé qu’elle accueillerait entre 5 et 10 élèves par classe en maternelle et une douzaine en élémentaire. Elle a également précisé que les « publics prioritaires » seraient accueillis avant les autres, sans que l’on en sache plus pour l’instant. A Lyon en revanche, aucune précaution de ce type n’a encore été imposée, pour l’heure, les classes seront simplement limitées à 15 élèves comme l’impose le protocole sanitaire.

Ainsi, pour certains maires, se pose clairement la question de laisser les écoles fermées face au potentiel danger sanitaire. Mais rien n’est moins simple. Dans 8 communes de Seine-Saint-Denis, des élus municipaux ont déjà annoncé qu’ils ne rouvriraient pas les crèches et les écoles maternelles le 11 mai. Il en va de même dans plusieurs municipalités de Seine-Maritime, où ce sont cette fois les écoles primaires dans leur ensemble (maternelle et élémentaire) qui sont concernées. Or les maires ne sont pas les seuls décisionnaires en la matière. L’État, par l’intermédiaire des préfectures, peut attaquer cette décision au tribunal administratif, s’il la juge infondée. Une telle éventualité n’a rien d’improbable elle est d’ailleurs en train de se réaliser dans la Drôme, où le préfet a demandé il y a quelques jours au maire de Saulce-sur-Rhône, petite commune de 2000 habitants, de retirer son arrêté municipal prolongeant la fermeture des écoles après le 11 mai. Ce dernier a refusé.

 

La possibilité du droit de retrait ?

 

Pour les travailleurs de l’éducation dont les écoles seront ouvertes alors qu’ils jugent leur situation dangereuse, la question se pose alors de faire usage de leur droit de retrait. « Pas sûr qu’il soit facile à faire reconnaître, commente un inspecteur d’académie, le droit de retrait dépend des conditions sanitaires sur le territore. Dans la mesure où les écoles seront rouvertes, on imagine que cela signifiera qu’elles n’ont pas été jugées dangereuses et que le droit de retrait ne pourra pas s’appliquer… Mais nous manquons encore d’informations à ce sujet, il est encore impossible de dire si faire fermer une école qui a rouvert sera vu comme du bon sens où de la désobéissance. »

Pour certains syndicats, le droit de retrait doit pouvoir s’exercer. Le Snuipp-FSU a ainsi déposé une alerte sociale à compter du 11 mai et annonce qu’il accompagnera les enseignants sur les modalités d’usage du droit de retrait et du droit d’alerte. De même à Sud-Education « Nous appelons à un droit de retrait massif. Dans les endroits où ils seront refusés, il y aura toujours la possibilité de faire grève », soutient Brendan Chabannes, co-secrétaire fédéral de Sud-Éducation.

 

La rentrée des classes laborieuses

 

Ce n’est pas Édouard Philippe qui a le mieux exposé les raisons de la réouverture des établissements scolaires, encore moins Jean-Michel Blanquer. « À partir du 1er juin, les parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école, alors que celle-ci peut les accueillir, ne pourront plus bénéficier du dispositif de chômage partiel. » C’est la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, qui par cette phrase prononcée un jour après le discours du Premier ministre à l’Assemblée Nationale a annoncé la principale raison de cette réouverture. « C’est ce qu’on dit depuis le début, la réouverture des écoles permet de mettre la pression sur les travailleurs. La déclaration de la ministre en est la preuve », s’insurge Brendan Chabannes, de Sud-Éducation.

Contredisant toutes les formules d’Édouard Philippe sur l’adaptation de la reprise à l’évolution du risque sanitaire, l’échéance du 1er juin, d’ores et déjà placée dans le calendrier national, souligne la volonté gouvernementale d’un retour massif des enfants à l’école dans une échéance assez brève, malgré toutes les difficultés que cela pose. « Si le gouvernement veut rouvrir les établissements scolaires, ce n’est pas pour que nous puissions apprendre des choses aux élèves. Ne nous leurrons pas dans ses conditions ce sera extrêmement difficile. L’école sous Covid-19 ce ne sera pas vraiment l’école, plutôt une sorte de garderie pour les enfants des travailleurs », dénonce de son côté Claire Guéville, syndicaliste du SNES-FSU.


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