Derichebourg veut être la première boîte de l’aéronautique à réussir son chantage à l’emploi

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Malgré quatre jours de mobilisation et de grève reconductible, les employés de Derichebourg aéronautique risquent de se voir appliquer un accord de performance collective qui baissera leurs salaires sous prétexte de sauver leurs emplois. Négocié à toute allure, sous la menace d’un plan de licenciement massif, cet APC envoie un signal : dans l’aéronautique, ce sont bien les salariés qui risquent de payer la crise.

 

Devant le siège de Derichebourg Atis Aéronautique à Blagnac, dans la banlieue toulousaine, deux cents salariés sont venus manifester contre la baisse programmée de leur salaire mardi 9 juin. Parmi eux, Wendy tient une pancarte sur laquelle elle a collé une photo de sa fille.

« Mourir de faim ou du virus… Derichebourg a choisi. Pour mon papa et ma maman, je vais mourir de faim. » Les mots inscrits au feutre noir tout autour de l’image de l’enfant sont graves. « Choisir de mourir de faim ou du virus ? C’est ce que notre patron, Pascal Lannette, a dit quand il a expliqué qu’il fallait retourner au travail 10 jours après le début du confinement », se souvient-elle.

Ces propos violents ne sont pas si surprenants dans la bouche d’un PDG de l’aéronautique. Ils rappellent que l’obsession des patrons, depuis les premières heures du confinement, c’est bien la reprise. « Une semaine après le début du confinement il fallait absolument que les boîtes tournent dans l’aéronautique. Même au ralenti, même si les avions ne volaient plus et qu’on n’avait aucune visibilité sur les commandes. Pourquoi ? On ne peut faire que des hypothèses : rassurer les actionnaires, montrer qu’on a les capacités de repartir à tout moment, qu’on est plus réactifs que le voisin ? », analyse Florent Coste, syndicaliste CGT à Latécoère, un des principaux sous-traitants d’Airbus et co-signataire, avec d’autres syndicats, d’une tribune mettant en garde contre les risques d’une reprise trop rapide, le 26 mars.

 

Plus compétitifs donc moins payés

 

Or depuis mars, l’enjeu de la reprise n’est plus de remettre quelques salariés au travail pour faire bonne figure. Il faut désormais « baisser les coûts », c’est-à-dire les salaires des employés. « Quand l’activité d’Airbus repartira à la hausse, il faudra que les sous-traitants se vendent au meilleur prix et pour cela, baisser les salaires, tailler dans les effectifs, c’est le meilleur moyen de gagner des contrats », détaille Philippe Faucard, délégué syndical UNSA chez Derichebourg.

De fait, la crise sanitaire a contraint Airbus à réduire sa production d’avions d’environ un tiers. Jonglant avec le chômage partiel, l’avionneur n’a pour l’heure pas annoncé de plan de départ ni de licenciement pour ses 47 000 salariés basés en France, même si des annonces devraient être faites fin juillet. En revanche, l’onde de choc se fait déjà ressentir chez les nombreux sous-traitants, en grande partie basés dans la métropole toulousaine. Ainsi, « course à la compétitivité » se met à rimer avec « concours de réduction de salaires » et Pascal Lannette, le patron de Derichebourg, entend bien être le premier à franchir la ligne d’arrivée.

 

« Chantage à l’emploi »

 

La course démarre début mai. Pascal Lannette présente alors son plan à la CFE-CGC, FO et l’UNSA, les trois syndicats représentatifs de l’entreprise. Le patron lance un ultimatum : il faut d’urgence se préparer à signer un Accord de Performance Collective (APC), qui permettra de rogner sur les salaires, sinon 750 suppressions de postes sont à prévoir. Dans une boîte qui compte environ 1600 employés dont 1400 à Toulouse, l’annonce fait peur et aiguille fortement les syndicats sur le chemin de l’APC. « C’est du chantage à l’emploi, décode Philippe Faucard de l’UNSA, leur but c’est de nous faire signer l’APC au plus vite. »

 

Wendy et son conjoint Christophe

 

Créé par les ordonnances Macron de 2017, l’APC permet de modifier les contrats de travail. Il peut jouer sur plusieurs leviers : les horaires, les congés, la rémunération, la mobilité, les dividendes des actionnaires et doit permettre de maintenir voire de développer l’emploi. Pour être appliqué, il doit être adopté par les syndicats qui, au total, pèsent plus de 50% des votes exprimés aux élections professionnelles. Ainsi chez Derichebourg, la signature de Force Ouvrière, majoritaire à 54%, seul syndicat favorable à l’APC, suffit à l’appliquer.

 

Un APC pour les salariés, rien pour les actionnaires

 

Mais ce qui est avant tout reproché par les salariés à l’APC prévu chez Derichebourg, c’est qu’il s’attaque aux salariés et pas aux actionnaires. « L’accord se focalise sur nos primes, nos plateaux repas, notre treizième mois, or c’est une grosse partie de notre paie », explique Seïf Alyakoob, mécanicien chez Derichebourg depuis 7 ans. Chacun y va alors de son estimation de perte de salaire : « 10% à 20% », avancent certains,  « 500€ » selon d’autres, Force Ouvrière avance de son côté le chiffre de 140€ que  « personne ne comprend » parmi les protestataires.

« Les actionnaires mettront aussi la main au porte-monnaie », rassure le PDG Pascal Lannette. Karine Adam, déléguée syndicale de la CFE-CGC, en doute pourtant : « Effectivement l’APC prévoirait une participation des actionnaires à l’effort collectif “si les conditions actuelles sont maintenues”. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Rien n’est plus flou que ce terme de “conditions actuelles”. Ainsi, rien n’empêchera le PDG de dire plus tard : les conditions qui étaient actuelles au moment de signer l’APC ont changé, les actionnaires n’ont plus à participer à l’effort collectif. »

 

L’APC, une double peine

 

Mais un APC, ça reste tout de même mieux qu’un plan de licenciement, non ?  « C’est choisir entre la peste et le choléra », répètent les employés présents au rassemblement. Certains sont même plus alarmistes encore : « Un APC, c’est passer par le choléra pour avoir la peste ensuite car rien ne nous dit qu’il n’y aura pas de licenciements une fois l’APC signé ». En effet, si la direction de Derichebourg Aéronautique s’engage, avec cet APC, à ne pas licencier pour motif économique en 2020*, l’engagement ne tient plus en 2022.

« De toute façon, cet APC c’est déjà un moyen de nous faire partir. Personnellement j’habite loin, venir travailler, faire garder mon enfant, ça me coûte cher, avec une baisse de salaire je ne sais même pas si ça vaudra encore le coup financièrement d’aller au boulot », ajoute Wendy. La jeune travailleuse se pose sérieusement la question de refuser cet APC, ce qui l’exposerait à un licenciement sous deux mois, avec des indemnités de départ minimales.

 

Le double jeu de Force Ouvrière

 

Malgré la mobilisation, les banderoles, les jours de grèves, « suivis moyennement », regrette Pascal Faucard de l’Unsa, la signature de l’APC a finalement été suspendue au seul stylo du syndicat Force Ouvrière et de son délégué Jean-Marc Moreau, dont le nom est présent sur toutes les lèvres, rarement pour en dire du bien. « C’est un vendu, nous glisse-t-on, il est cul et chemise avec le patron ». Venu sur le piquet de grève à la rencontre des grévistes et filmé par Révolution Permanente, il répète les arguments sans convaincre : « l’APC n’est pas un bon outil mais nous n’en avions pas d’autre, il fallait le faire ».

L’UNSA, qui dénonce le comportement du syndicat Force Ouvrière dans sa boîte depuis bien longtemps, souligne les contradictions du syndicaliste. Interrogé par la Dépêche du Midi, Jean-Marc Moreau assurait, quelques jours avant de signer l’accord, qu’il ne tolèrerait pas une réduction des salaires de plus de 50€. Or il signe aujourd’hui un accord qui entérine une baisse qui, selon ses propres mots, sera au moins trois fois supérieure à cet effort maximal consenti. Pourquoi ce changement de position ? Contacté, Jean-Marc Moreau n’a pour l’instant pas répondu à notre appel.

Autre contradiction enfin, la position du syndicat FO de l’aéronautique tranche clairement avec la position défendue au niveau confédéral par Force Ouvrière à propos des APC. Si Yves Veyrier, secrétaire général du syndicat, se déclare fermement opposé aux APC, force est de constater que chez Derichebourg, le syndicat local a agit tout autrement. « J’ai eu Yves Veyrier au téléphone et il m’a dit qu’il comprenait ma position », se justifie Jean-Marc Moreau, face aux salariés de Derichebourg.

Face à cette cacophonie, une clarification confédérale pourrait être la bienvenue, d’autant plus que les APC pourraient se multiplier chez les sous-traitants de l’aéronautique, où Force Ouvrière est bien souvent majoritaire.

 

Mise à jour* :

L’APC a été conclu le 12 juin après un vote consultatif des délégués syndicaux lors d’un CSE extraordinaire donnant 10 voix pour, 9 contre et 2 sans opinions (12 délégués FO étaient présents). Il contient la suppression des indemnités forfaitaires et journalières de transport et repas (JT) ainsi que du 13eme mois pour les cadres gagnant 2.5 fois le SMIC. Pour les autres, le paiement du 13eme mois se fera en octobre et décembre.

Derichebourg aéronautique s’engage à ne pas faire de licenciement économique jusqu’en juin 2022 (ce qui n’empêche pas les autres types de licenciements). Ceux qui refuseront l’APC toucheront une prime supra légale à ajouter à l’indemnité de licenciement, preuve encore que l’APC doit inciter les salariés à  partir.


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