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Mal-logement et crise sanitaire : la « bombe à retardement »

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Tandis que la crise sanitaire s’éternise, assortie de mesures de confinement ou de couvre-feu, les mal-logés et sans-abri en paient le prix fort. Le rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre, rendu public ce 2 février, alerte sur la « double peine » qu’elle constitue pour ces personnes, et sur les risques à anticiper en matière d’impayés et d’expulsions locatives.

 

Durant le premier confinement, Mme A. a dû demeurer dans un appartement humide – au point de condamner les chambres des enfants – et infesté : « j’ai vécu avec des cafards qui sortent par milliers pendant les trois mois de confinement. Le soir, je les enlève de mon corps, ils marchent sur moi. Ça a été horrible, j’avais peur que les cafards rentrent dans les oreilles de mes enfants, on dormait avec des cotons ou des boules Quies », témoigne-t-elle dans le rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre. L’habitat indigne, comme le mal-logement en général, a des répercussions sur la santé physique et mentale. La crise sanitaire, avec les obligations successives de rester à domicile, a redoublé ces difficultés.

« Le surpeuplement, le fait d’avoir froid, et surtout de mal dormir, sont des vecteurs entre le mal-logement et la souffrance psychologique » rappelle Manuel Domergue, directeur des études de la FAP. S’agissant du froid, la précarité énergétique touchait déjà 12 % des Français avant la pandémie. Or se confiner implique l’augmentation de sa facture de chauffage. « Il faudrait au moins délivrer un deuxième chèque énergie en 2021 » affirme Manuel Domergue.

 

« Double peine » : surexposition à la covid-19

 

Les conditions de vie précaires constituent l’un des facteurs principaux de contamination. Selon l’enquête EpiCov de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) parue en octobre 2020, les personnes vivant dans un logement surpeuplé ont été deux fois plus touchées par le virus que les autres. Selon l’Insee, tout logement abritant plusieurs personnes, et offrant moins de 18 m² à chacune, est suroccupé : plus de cinq millions de Français sont concernés.

Cette surexposition aux problèmes sanitaires touche aussi le sans-abrisme. Mi-mars 2020, « il y a eu une panique générale due au manque d’anticipation en direction des personnes sans domicile. Les accueils de jour, les maraudes étaient complètement désorganisés. L’accès à l’eau était très difficile dans les bidonvilles. Nous n’étions pas dans l’organisation d’une politique publique, mais dans l’urgence » fustige Manuel Domergue.

 

 

Médecins Sans Frontières s’est intéressé, dans une étude parue en octobre 2020, aux personnes en grande précarité hébergées dans des lieux de promiscuité en Île-de-France. Sur les 818 interrogées durant l’été, plus d’une sur deux a été testée positive au virus, contre 10 % pour le reste de la population francilienne.

 

« On a vu sortir des gens : des greniers, de caves, de cabanes de jardin… »

 

De 20 000 à 30 000 places d’hébergement ont été créées pendant le premier confinement et pérennisées : un « effort très important », reconnaît Manuel Domergue. « Pour la première fois de son histoire, le 115 de Seine–Saint-Denis, une nuit seulement, a pu pourvoir toutes les demandes… C’est suffisamment rare pour être souligné », glisse-t-il. Mais au global, les demandes non pourvues ont baissé, avant de remonter et de revenir à leur niveau d’avant-crise au mois d’août 2020. Même au plus fort de la mobilisation, 1 500 demandes en moyenne restaient non satisfaites, chaque nuit.

« On parle du non-recours, mais dès qu’on ouvre des places, les gens appellent. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas eu autant de prises en charge d’isolés », témoigne un responsable du SIAO 93 dans le rapport. Les personnes isolées, habituées à ne pas trouver de place, n’appellent souvent plus le 115. Cette fois, « on a vu sortir des gens : des greniers, de caves, de cabanes de jardin… », abonde un responsable du SIAO 67.

 

L’hébergement chez des tiers fragilisé

 

De nombreuses familles, jusqu’ici hors des radars des acteurs de l’hébergement et de la veille sociale, ont aussi fait leur apparition. « Très souvent, elles étaient hébergées par un ami, et durant les quelques jours qui ont précédé le confinement, on leur a demandé de partir » décrit la représentante d’une association gestionnaire dans le rapport.

« Pendant le confinement, il y avait plus de gens qui refusaient qu’on vienne dormir chez eux, tout le monde avait peur » abonde Mme M. Celle-ci témoigne avoir dû dormir avec ses enfants dans des halls d’escaliers, malgré ses appels au 115. Décrocher une mise à l’abri relève de la mission impossible, pour cette auxiliaire de vie : « il faut rester 2 h au téléphone, ils ne répondent jamais. Après, à mon travail, on me dit “vous êtes tout le temps au téléphone”. »

 

Impayés de loyer : la vague à venir ?

 

La crise sanitaire étant aussi économique, les bailleurs sociaux totalisent 65 millions d’euros supplémentaires de retards de paiement fin 2020, par rapport à l’avant-crise. Les dispositifs d’échelonnage ont permis de maîtriser en partie cette dette, mais les difficultés des locataires s’accroissent. « Il y a un danger majeur sur les risques d’impayés, lesquels peuvent conduire à des expulsions locatives » craint Christophe Robert, délégué général de la FAP.

 

 

En 2020, 3 000 expulsions ont été réalisées avec le concours de la force publique, contre 16 700 en 2019. Mais les effets de la crise « se feront sentir sur 12, 20, 24 mois, comme après 2008 », prévient le délégué général. « Car avant de ne plus y arriver, nos concitoyens font tout pour payer leur loyer : ils se soignent ou mangent moins bien », prennent sur leur épargne, se font aider par des proches… « Si on attend d’avoir des chiffres qui témoignent d’une explosion, ce sera trop tard », estime-t-il. Or « on a l’impression que le gouvernement attend cette explosion pour agir ».

Missionné à l’automne, le député Nicolas Démoulin (LREM) a rendu en fin de semaine dernière son rapport sur les mesures à prendre avant la fin de la trêve hivernale, le 1er avril. Celui-ci contient 53 recommandations, parmi lesquelles le renforcement de la coordination des acteurs chargés de la prévention, l’ouverture du logement social à la colocation, ou encore la baisse du plafond de ressources nécessaire pour accéder au parc social afin de “réserver davantage cette offre aux plus vulnérables”. La ministre déléguée au Logement, Emmanuelle Wargon, fera des annonces ce mardi suite à la présentation officielle du rapport de la Fondation Abbé Pierre. De son côté, la FAP propose de mettre en place un fonds national d’aide aux impayés, doté a minima de 200 millions d’euros.

 

« Logement d’Abord » : des insuffisances

 

La crise sanitaire a mis en lumière la nécessité d’une mise en œuvre du plan « Logement d’abord » 2018-2022, adopté en septembre 2017. Celui-ci affichait la volonté d’un changement de pratique : favoriser l’accès direct au logement pour les personnes sans domicile, au lieu de les faire passer par le traditionnel parcours d’hébergement au cours duquel elles sont orientées, par paliers, vers des structures de plus en plus autonomes. Or, le 7 janvier 2021, la Cour des Comptes en dresse le bilan dans un référé : « à mi-parcours du plan quinquennal, les progrès ont encore un caractère plus expérimental ou marginal que systémique, loin du changement d’échelle et de l’ambition d’une transformation structurelle des politiques en faveur de l’accès au logement des personnes sans domicile ».

Peu d’objectifs fixés sont atteints : par exemple, 578 nouvelles places en pension de famille ont été créées au cours des dix premiers mois de 2020, contre un objectif annuel de 2 000. Des obstacles demeurent, selon la Cour : méconnaissance du public sans domicile, lacunes dans la prévention de l’exclusion du logement et de la sortie d’institutions, mauvais arbitrages budgétaires…

« L’encadrement des loyers doit être généralisé ; il faut stopper les expulsions locatives sans relogement ; et aider les locataires en difficulté sans attendre » résume Christophe Robert. Le délégué général suggère aussi d’accroître la production de logements sociaux, actuellement en repli, et de « profiter des économies engendrées par la contemporanéisation des APL pour compenser les attaques incessantes faites sur ces aides ». Sans quoi, alerte le rapport, « les quelque 13 000 expulsions de 2020 n’ayant pas été réalisées pourront l’être, en plus du flux habituel », à partir du 1er avril.

 

Photo à la une : © Yann Lévy

 

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