Dans les favelas du Brésil, des habitants s’organisent pour freiner la progression du Covid-19

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Alors que le président brésilien Jair Bolsonaro affirme toujours que le coronavirus n’est qu’une petite grippe, qu’il s’assoit sur les recommandations de l’OMS et fustige les médias comme les gouverneurs des États prenant des mesures, les initiatives en provenance de la société se multiplient. Nous publions ici la traduction d’un article paru le 24 mars sur le site d’information Brasil de Fato relatant celles dans les favelas.

 


Les habitants des favelas brésiliennes misent sur l’auto-organisation pour endiguer la propagation du nouveau coronavirus dans leurs quartiers, notamment à São Paulo et Rio de Janeiro qui, avec 30 et 4 morts respectivement, constituent les deux principaux foyers de l’épidémie dans le pays.

Claudio Aparecido da Silva vit dans la favéla Monte Azul du quartier Jardim São Luís, au sud de São Paulo. Il explique que c’est l’absence d’informations dans les zones périphériques qui a conduit les habitants à s’organiser par eux-mêmes. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer un comité populaire de lutte contre le COVID-19, constitué de volontaires issus du quartier. « Les principales victimes de cette pandémie, ce seront les pauvres. Les gens qui n’ont pas ou peu d’informations fiables. Nous avons donc pensé qu’il serait bien d’essayer d’aider les familles les plus vulnérables, les personnes atteintes de maladies chroniques et les personnes âgées », explique Silva.

« Preto Claudinho » (Claudinho noir), comme on le surnomme dans le quartier, exprime son inquiétude devant la situation dans laquelle la pandémie plonge tous les précaires et les gens qui travaillent au noir. « Nous savons que les travailleurs indépendants, les cartoneros (personnes qui collectent le carton et autres dérivés du papier dans les rues) et les marchands ambulants sont très pauvres, et qu’ils ne peuvent plus se déplacer. Leurs familles sont ici dans le quartier, et ils ont parfois jusqu’à 8 enfants. Bientôt, ils n’auront plus rien à manger. »

Le comité reçoit et redistribue également des biens de première nécessité. « Nous nous organisons pour être plus forts. Nous avons mis nos voitures à la disposition des plus fragiles et organisé une grande collecte de produits alimentaires et d’hygiène », explique Claudio. Il ajoute que les habitants regroupés dans le comité font un travail de sensibilisation et de prévention contre le coronavirus, que ce soit à travers des messages diffusés par WhatsApp ou du collage d’affiches dans les rues du quartier.

 

Le manque d’eau

 

L’une des difficultés rencontrées par les habitants de la favela de Monte Azul, comme le déplore le comité, est le manque d’eau pendant la nuit. Cela pose des problèmes évidents pour la désinfection et les gestes de protections recommandés par le ministère de la Santé, ce qui aggrave les risques de transmission du virus. Se laver les mains est pourtant l’une des principales recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour lutter contre la pandémie.

Comme à São Paulo, la situation des favelas de Rio de Janeiro est loin d’être idéale pour se prémunir du COVID-19. Ces derniers jours, le journal Voz das Comunidades (la voix des quartiers) n’a cessé d’alerter sur la pénurie d’eau qui sévit dans les favélas de la ville. « J’ai 74 ans, je ne peux pas transporter d’eau et ça fait plus d’un mois qu’on a plus d’eau ici, les enfants ne peuvent pas se laver les mains, et j’ai peur du coronavirus », raconte Dona Jurema, une des 69 000 personnes qui vivent dans le Complexo do Alemão, un ensemble de favelas situé dans le nord de la ville de Rio de Janeiro.

Des comités populaires ont également vu le jour à Paraisópolis, la deuxième plus grande favéla de São Paulo. On estime que plus de 100 000 personnes doivent se débrouiller ici chaque jour avec des infrastructures défaillantes et un système d’assainissement exsangue. Gilson Rodrigues, président de l’Union des habitants et commerçants de Paraisópolis, affirme que le quartier compte déjà cinq cas d’infection au coronavirus. Face à l’augmentation du nombre de personnes contaminées, les membres des comités populaires redoublent d’efforts dans leur lutte contre la pandémie.

« C’est un réseau d’entraide porté par des habitants bénévoles. Chaque membre du comité se charge de sensibiliser un groupe de 50 familles, et de s’assurer qu’elles resteront bien confinées chez elles. Il s’assure également de la juste répartition des dons et surveille le nombre de personnes malades », dit Rodrigues qui est parvenu, au prix de grands efforts de coordination, à obtenir le détachement de deux ambulances pour répondre aux urgences du quartier. Et lorsqu’on demande aux membres des comités ce qui les motive dans cette période de crise, la réponse est unanime : la solidarité.

 

L’information dans les quartiers

 

Depuis l’arrivée du coronavirus dans le pays, le sujet a éclipsé tous les autres dans les journaux, les émissions de télé et sur Internet, mais il est difficile de savoir si tous les Brésiliens ont accès aux informations utiles pour lutter contre le virus. C’est pourquoi les informateurs et les informatrices de terrain ont créé la « Coalition des informateurs de banlieue contre le coronavirus ». Selon Ingrid Farias, qui vit dans l’un des quartiers périphériques de Recife et qui fait partie du front #CoronaNasPeriferias (Corona dans les banlieues), il faut communiquer de façon accessible sur les mesures de prévention.

« Il faut trouver un langage qui ne fasse pas paniquer les gens et qui permette d’aborder avec eux l’urgence de la situation à partir de leurs préoccupations quotidiennes », dit-elle. Et d’ajouter que : dans la mesure où les cas se sont pour le moment concentrés dans le sud-est du pays, par un phénomène de régionalisation de l’information, certaines populations du nord-est du Brésil n’ont pas accès aux informations quotidiennes qui les intéressent sur l’état de la contamination dans leur région.

 

La crise alimentaire

 

D’après une enquête menée par l’Instituto Data Favela, avec les mesures de confinement contre la nouvelle pandémie de coronavirus au Brésil, un habitant des favelas sur trois va avoir du mal à se procurer des produits de base, tels que de la nourriture. L’institut a également interrogé plus de 1 000 personnes dans 262 favelas réparties dans tout le pays ce mois-ci pour connaître les conséquences de la pandémie sur leur quotidien. Près de la moitié (47 %) des personnes qui ont participé à l’enquête sont des travailleurs indépendants et 8 % travaillent de façon non déclarée. Autrement dit, plus de la moitié de la population qui vit dans ces quartiers ne bénéficie pas d’un emploi stable.

L’Instituto Data Favéla est né d’un partenariat entre l’Instituto Locomotiva et la Central Única de las Favélas (CUFA). La CUFA, qui, de son côté, remettra prochainement aux autorités un document détaillant 14 recommandations de politiques publiques visant à amortir les effets du confinement dans les favelas. Quatorze recommandations parmi lesquelles figureront l’approvisionnement en nourriture jusqu’en juin, la mise en place d’un programme de revenu minimum pour les familles les plus pauvres, l’exonération des factures d’eau, d’électricité et de gaz pendant quatre mois pour les foyers qui comptent jusqu’à quatre salaires minimum, ainsi qu’une aide financière aux familles dont les enfants ne peuvent pas aller en garderie.

 

Traduction Alcime Steiger


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