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Dans la tête des grévistes

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Les facteurs d’un des deux bureaux de Montpellier sont en grève depuis le 21 janvier. Tous les matins, ils se rassemblent devant leur centre de distribution, refusant une réorganisation qui supprime une vingtaine de tournées, et exigeant la titularisation des précaires. C’est le second conflit long que vit ce bureau en trois ans. Treize jours sans salaires, dans le froid, sans certitude d’obtenir gain de cause. Voyage au cœur d’une grève.

 

« Ils s’en foutent de la vie des gens », affirme catégoriquement Benjamin, en décrivant la nouvelle organisation du travail mise en place dans son bureau depuis le mardi 22 janvier. Avec près de 20 % des tournées supprimées, la mise en place d’une coupure méridienne, des tournées dont la taille varie en fonction des moments de l’année, c’est tout son cadre de travail qui est chamboulé. Dépité par une réorganisation « sans queue ni tête », ce facteur de 35 ans semble plus atterré qu’en colère : « Le samedi, finir à 16 h quand tu as ta fille qu’un week-end sur deux, cela veut dire que tu ne la vois que le dimanche ». Benjamin a commencé la grève le lundi, veille de la nouvelle organisation. Le lendemain matin, par curiosité, il entre dans le bureau pour jeter un coup d’œil à son nouveau casier de tri. Celui-ci contient bien plus de case. Il a absorbé les rues de tournées qui ont été supprimées. Cela confirme son choix : il ressort et rejoint ses collègues sur le piquet de grève. Il y est encore.

Il n’est pas le seul. À quelques mois de la retraite, Bernard trouve un parfum particulier à ce qui devrait être sa dernière grève. Avec ses « trente ans de boîte » et son tempérament sanguin, il fait autant office d’ancien que de mascotte. Au-delà des moqueries bienveillantes qui fusent à son égard autour du brasero dès 5 h 30 du matin, Bernard est un blessé de La Poste. Après une longue carrière où il a vu défiler les patrons de passage, il subit un déclassement, puis de fermeture de centre en fermeture de bureau, il échoue « rouleur à la distribution », à l’âge de 54 ans. Chaque jour, une nouvelle tournée, un nouveau moyen de locomotion, et de nouvelles douleurs en fin de vacation. Avec autant de mépris accumulé, la grève est plus qu’une évidence, c’est « une revanche personnelle, une envie de leur faire payer l’addition ». Il ira jusqu’au bout.

 

La détermination : une histoire de convictions

 

« Dans l’état actuel, je ne retournerai pas au boulot », certifie un troisième facteur. Malgré ses seulement 25 ans et quatre ans d’ancienneté en CDI à La Poste, c’est son second conflit. Déjà en 2016, il avait comptabilisé 10 jours de grève contre une réorganisation qui n’avait finalement pas vu le jour. Pour lui, c’est « une question de convictions », assume-t-il, un peu agacé par ceux de ses collègues qui « râlent et ne font pas grève parce qu’ils ne sont pas touchés individuellement ». Moins tranchante, mais tout aussi déterminée, Émeline découvre la grève pour la première fois. En CDI depuis un an, après un purgatoire postal fait de plusieurs contrats précaires, elle a le profil de l’employée modèle. Pourtant elle est sur le piquet de grève tous les matins.

« Je n’ai pas envie que mes collègues vivent ce que j’ai vécu. Les tournées sont beaucoup trop longues pour faire un travail de qualité », expose-t-elle simplement. Avant qu’elle signe son CDI, elle a testé les « tournées sacoches », une innovation de la direction qui supprime au facteur le tri de sa tournée, pour le laisser dehors en continu, en distribution de 9 h à 17 h. Forte de cette expérience calamiteuse, où elle a sombré physiquement et psychologiquement au bout de six mois, elle craint le rallongement des tournées, inclus dans la nouvelle organisation. Pour elle pas question de voir détruire son « beau métier ». « Je n’aurais pas été en accord avec moi même en restant dedans, et en faisant du mauvais travail », conclut-elle, le plus naturellement du monde.

 

 

« J’ai rarement vu une grève comme celle-là », explique Bernard, surpris par la détermination et l’implication de ses collègues. Le premier jour de grève, ils étaient 34 facteurs en grève, 48 au quatrième jour, puis 53, avant de redescendre depuis, à une fourchette comprise entre 35 et 45 grévistes. Chaque jour, ils sont présents au petit matin devant leur bureau, se répartissent les tâches et effectuent des rotations pour participer aux négociations avec la direction. « C’est la première fois qu’en arrivant au sixième jour de grève, le samedi, les gens sont prêts à continuer massivement, au lieu d’élaborer des stratégies pour savoir comment gérer la fin du mouvement », constate-t-il. La grève s’est déjà poursuivie une semaine de plus, avec un pic le jeudi, pour atteindre 80 % des titulaires. Pourtant, un tel résultat n’était pas assuré avant le début du conflit, malgré une longue préparation menée par les syndicats CGT et SUD.

 

La grève : une alchimie insaisissable

 

« Des facteurs se sont dit, ce projet n’est pas réaliste, mais nous allons sortir les tournées, et ils verront bien que ce n’est pas possible. D’autres ont dit : non, moi je ne veux pas m’épuiser, je ne suis pas responsable de ce qui va se passer, donc je me mets en grève la veille de la mise en place », raconte Doriane, un des visages de la CGT dans ce bureau. Face à ces deux options, elle a longuement hésité. « C’est difficile d’engager des gens dans un conflit de cette ampleur. C’est une grosse responsabilité de leur proposer d’entrer en grève en sachant qu’une journée ne suffira pas, et sans avoir de certitude sur l’issue du conflit. Il faut discuter pour que les gens se rendent vraiment compte de la difficulté du combat à mener, sans illusionner et ne berner personne », explique-t-elle.

Plutôt réservée initialement sur l’option de la grève, n’étant pas sûre que ses collègues soient prêts, elle s’y est jetée à corps perdu une fois la décision collective prise en assemblée générale. « Quand je vois l’état psychologique des facteurs qui ne font pas grève, je me dis qu’en étant dehors, nous nous préservons, c’est moins dur », relativise Doriane, certaine au final que le choix de la grève était le bon. Comme en écho à ces paroles, Mehdi admet volontiers être partagé, parfois mal-à-l’aise, et ressentir de la culpabilité, lui qui se définit comme n’étant « pas encore en grève ». Il y a deux ans, il avait pourtant participé au conflit de bout en bout, recevant même, comme une vingtaine de ses collègues, une convocation au tribunal pour « entrave à la liberté du travail ». Mais ce coup-ci, il ne l’a pas senti malgré le « choc de la réorganisation ». Plutôt partisan de « sortir les nouvelles tournées » en faisant la démonstration que « cela ne passe pas », il exprime un manque de visibilité et de discussion sur la stratégie la plus pertinente pour combattre la nouvelle organisation.

 

Tenir ! Entre pression financière, incertitudes sur l’issue du conflit, et solidarité

 

Aux doutes de ceux qui sont dedans, répondent ceux des grévistes à l’extérieur du bureau depuis deux semaines. « C’est un peu long, nous sommes fatigués, et puis il y a les sous », admet Stéphanie qui au début imaginait se mettre en grève une seule journée. Avec un salaire net de 1300 € et un retrait par journée non travaillée d’au moins 50 €, elle compte en partie sur la caisse de grève pour continuer. Mais avec une quarantaine de grévistes, chaque journée coûte 2000 € pour compenser la totalité des salaires perdus. « La prime Macron de 300 euros permet de tenir un petit moment », calcule un autre facteur. Reçue le 18 janvier, nombre de grévistes l’ont mise de coté pour se constituer un mini trésor de guerre avant la bataille.

Mais tous les matins, la récolte de soutiens financiers occupe une partie des grévistes. Fort heureusement, aux dons de postiers de différents bureaux, se sont ajoutés ceux de syndicats de toute la France, et ceux de particuliers à travers une cagnotte Leetchi. La compensation de plusieurs journées de grève est déjà assurée. Mais il n’y a pas que l’argent qui compte pour tenir. « Il y a des gens qui viennent te voir, qui te soutiennent, cela fait chaud au cœur », confie Benjamin qui voit chaque jour des personnes extérieures venir les encourager sur le piquet de grève. Ce soutien moral, tous notent son importance, en même temps que beaucoup découvrent une nouvelle fraternité avec des collègues qu’ils ne faisaient parfois que croiser. « Quoi de mieux qu’un piquet de grève pour connaître les gens », s’amuse Bernard, à qui ce mouvement, où les jeunes sont nombreux, donne de l’espoir.

Lundi 4 février, les facteurs attaquent le 15e jour de leur mouvement. Mais les grévistes ne sont pas les seuls à ressentir une pression. La direction a déjà reculé sur plusieurs points en deux semaines. Dans la nouvelle organisation du travail, le nombre de tournées changeait en fonction des périodes de l’année, passant de 80 à 72 pendant 16 semaines. La Poste s’est dite prête à abandonner ce point, à « déprécariser » quelques CDI intérimaires, et à aménager certains éléments de structure. Des propositions qui impliquent encore la suppression de vingt tournées. Pas vraiment du goût des facteurs, après deux semaines de lutte. Le bras de fer se poursuit. À l’entame de la troisième semaine du conflit, il va encore se passer beaucoup de choses dans la tête des grévistes. Dans celle de la direction aussi.


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