Ces 16, 17, et 18 décembre les travailleurs du secteur médico-social appellent à la grève. Après une mobilisation au printemps et à la rentrée, ils passent à la vitesse supérieure pour réclamer plus de moyens pour l’accueil des usagers et de meilleures conditions de travail.
Descendre dans la rue pour mieux s’occuper des plus marginalisés. Le travail social appelle à se mettre en grève non pas sur une, mais trois journées, les 16, 17 et 18 décembre. Trois jours pour exiger de meilleures conditions de travail et d’accompagnement dans la protection de l’enfance, l’hébergement d’urgence, l’accompagnement des mineurs isolés ou encore du handicap. « Même si on a des publics différents, on a tous les mêmes problématiques d’accès aux droits et les mêmes modes de financement », rappelle Jordan Bernard, secrétaire général de la CGT du Samu social de Paris. « C’est fort parce qu’à ma connaissance, les 115 ne se sont jamais réunis comme ça. »
Strasbourg, Rouen, Metz, Nantes, Toulouse ou encore plusieurs villes du Gard (Nîmes, Alès, Bagnols-sur-Cèze) ont déjà répondu à l’appel. « L’ampleur dépendra de l’implantation des luttes locales, estime Florence, membre de la commission de mobilisation du travail social en Île-de-France. Il n’y aura sûrement pas un suivi massif partout sur les trois jours de grève, mais cela servira de point d’appui et d’impulsion à un mouvement plus combatif », poursuit cette travailleuse sociale également syndiquée à la CGT.
Travail social et usagers, « alliance inédite »
Après les dernières mobilisations du printemps et de la rentrée, les syndicats et collectifs signataires veulent passer le cap trois jours de grève. L’idée a émergé lors des rencontres annuelles du travail social, le 13 novembre dernier à Marseille, rassemblant une soixantaine d’organisations. Objectif : sortir des journées de grève perlées ou « saute-mouton ». « Tout le monde était fatigué de ces dates isolées sans débouché », souligne Florence. L’enjeu est désormais de démontrer qu’il est possible d’imposer une résistance durable.
Le choix des dates n’est pas anodin. Il s’inscrit en écho et en soutien à la Marche des solidarités, qui aura lieu lors de la dernière journée (le 18), conduite par des associations d’usagers et des personnes accompagnées, notamment des personnes migrantes. C’est l’une des nouveautés de cette mobilisation de décembre : l’union du monde associatif et celui du travail social. « L’alliance de ces deux mondes, qui ne se comprenaient pas toujours, est assez inédite », se réjouit Camille, membre du CATSI. Ce Collectif autonome du travail social Interlogement réunit des travailleurs du Service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO), des militants associatifs du droit au logement et des personnes issues du milieu du squat. Depuis moins d’un an, le collectif tisse des liens entre les premiers concernés à travers des réunions d’information, des soutiens aux mobilisations et la publication de textes d’analyse.
« Pour une fois, il y a une mobilisation concrète par le bas des travailleurs du SIAO eux-mêmes », souligne Camille, qui s’attend à une forte mobilisation dans son service. « Des collègues sont très intéressés par le fait que des associations soient présentes », constate ce professionnel du mal-logement.
La vie des deux côtés du « guichet social » reste intimement liée. « C’est impossible d’accompagner correctement des personnes si nous-mêmes n’avons pas de bonnes conditions de travail, de vie et de salaire », décrypte Jordan Bernard de la CGT Samu Social de Paris, qui demande que des moyens suffisants soient mis à disposition pour aider réellement les personnes. À savoir : davantage d’écoutants et davantage de places.
« On n’a même pas les moyens de traiter toutes les demandes »
Au 115, ce sont 3 000 appels par jour pour une soixantaine de places disponibles pour la nuit, recense-t-il. Les demandes explosent, tandis que le nombre de personnes laissées sans solution augmente. Seuls 20 % des appels sont décrochés, faute de personnel suffisant sur les plateformes.
« Forcément, on ne peut pas bien vivre son métier dans de telles situations. »
Ces difficultés d’accès aggravent le non-recours aux dispositifs. « Finalement, les gens qu’on a au téléphone ne représentent qu’une partie de la population à la rue », observe ce travailleur du Samu social. Les mineurs isolés ou les usagers de drogues, par exemple, appellent peu le 115. En poste depuis 2019, Jordan Bernard constate une augmentation du nombre de familles avec enfants sans solution.
Des impressions confirmées par les chiffres : selon l’Atelier parisien d’urbanisme, davantage de jeunes deviennent sans-abri, tandis que la fréquentation des dispositifs d’urgence et les sollicitations du 115 continuent d’augmenter.
« On n’a même pas les moyens de traiter toutes les demandes, encore moins de les satisfaire », rappelle Camille. « Quand on est sans abri ou en galère de logement, qu’on dort sur le canapé d’une amie, dans sa voiture ou dans un squat, et qu’on mange mur sur mur, il ne faut pas s’étonner d’avoir une image négative du 115 », explique ce travailleur d’Interlogement 93.
En Seine-Saint-Denis, plus de 11 000 personnes sont laissées à la rue chaque jour, dénonce la direction du 115. Près de 40 000 personnes relèvent d’un dispositif d’hébergement (centre d’urgence, hôtel ou logement accompagné), soit l’équivalent de la population d’une ville du département.
Des politiques publiques qui précarisent
Cette précarisation ne vient pas de nulle part. La hausse des loyers sans revalorisation des salaires joue à plein dans la difficulté de se loger. Les expulsions locatives ont également explosé : plus 29% en un an avec un record de 25 000 ménages sortis de leurs foyer atteint en 2024. Beaucoup y voient l’effet de la politique de l’ex-ministre du logement Guillaume Kasbarian qui « assume ». Sans compter, le durcissement continu des politiques migratoires qui ne fait que grossir le rang des personnes sans possibilité de logement.
Depuis des années, le travail social est en souffrance. Les derniers plans d’austérité visant le secteur associatif et les services publics empêchent toute réponse à la hauteur des besoins. « Chaque semaine, on apprend un plan de licenciement ou une fermeture de structure », se désole Florence, travailleuse à l’Aide sociale à l’enfance.
Dans le Tarn-et-Garonne, 270 salariés de l’association Sauvegarde de l’enfance Haute-Occitanie ne seront plus payés en cette fin d’année. En Loire-Atlantique, les éducateurs de rue luttent depuis trois semaines contre la dégradation de leurs conditions de travail grâce à une caisse de grève participative. À Saint-Denis de La Réunion, les agents de l’aide sociale à l’enfance (ASE) ont débrayé le 8 décembre pour protester contre la suppression de postes.
« Faut pas se leurrer, notre quotidien ne va faire que s’aggraver si on ne fait rien », insiste Florence, qui n’aurait jamais imaginé entendre parler de chômage à son arrivée dans le secteur, il y a vingt ans. Cette dégradation du social ouvre la voie au secteur privé lucratif. L’incursion d’entreprises marchandes, avec leurs modes de gestion, inquiète dans un métier où la relation humaine est centrale.
Une crise des vocations
Si le secteur public paie mieux que le privé, les professionnels du social touchent en moyenne 2 090 euros nets par mois, un salaire relativement stable, selon la Drees. « Dans les années 1990, on touchait l’équivalent d’un enseignant. On n’a quasiment pas eu d’augmentation, avec des salaires d’entrée proches du SMIC », rappelle Jordan Bernard. Un manque de reconnaissance pour celles et ceux qui absorbent une grande part de la misère sociale, avec une charge émotionnelle considérable.
« Si on n’a pas un salaire qui permet d’avoir une vie en dehors du travail — faire du sport, aller au cinéma — on ne tiendra pas. »
En avril, des parlementaires socialistes ont déposé une proposition de loi pour revaloriser les métiers du social. Pas sûr que cela suffise à relancer les vocations. Les étudiants se détournent des écoles de formation d’éducateurs spécialisés. Et les difficultés de recrutement en font même un métier en tension. Conséquence : « Les services font de plus en plus appel à des personnes non diplômées », regrette Jordan Bernard. « Sans remettre en cause leur engagement, cela remet en question la formation en trois ans des travailleurs sociaux… Et cela permet d’embaucher moins cher pour le même travail. »
En cette période de fêtes de Noël, où le sort des personnes à la rue refait chaque année l’objet d’une attention médiatique et politique, la mobilisation peut aussi constituer une fenêtre d’opportunité. « Dans ce moment où les journaux diffusent des reportages larmoyants et ravivent ce que j’appelle la résurgence d’une morale chrétienne », analyse Camille, « c’est peut-être l’occasion de ramener la question du sans-abrisme sur le terrain politique. La solution ne viendra que de la construction d’un rapport de force. »
Crédit photo : Commission de Mobilisation du Travail Social Ile-de-France
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