Corse

Victoire des nationalistes à l’Assemblée de Corse : « L’indépendance du jour au lendemain, c’est dépassé »

Les élections territoriales des 3 et 10 décembre derniers ont donné la majorité absolue à la coalition nationaliste Pé A Corsica (Pour la Corse). Les autonomistes et les indépendantistes ont obtenu plus de 56 % des suffrages exprimés et près de deux tiers des sièges de la nouvelle Assemblée qui verra le jour en 2018. Sylvain, militant corse de l’Associu Sulidarità (Association Solidarité) — organisation défendant les prisonniers politiques corses soupçonnés d’appartenance au mouvement nationaliste armé — revient pour Rapports de force sur la situation politique sur l’île.

 

La réforme territoriale va supprimer la division de l’île en deux départements pour instituer une nouvelle Collectivité territoriale unique de Corse, aux prérogatives renforcées. Avec la municipalité de Bastia prise en 2014, une première majorité relative à l’Assemblée de Corse en 2015, trois députés à l’Assemblée nationale depuis juin 2017 et maintenant cette majorité renforcée à l’Assemblée de Corse, plus rien ne semble résister au courant nationaliste sur l’île de Beauté. Entretien avec Sylvain, militant corse travaillant au développement des liens entre les luttes des peuples autochtones du monde entier, également actif au sein de l’Associu Sulidarità.

 

Comment expliques-tu le succès de la liste nationaliste Pé A Corsica (Pour la Corse) lors de ces élections ?

Il faut savoir que la Corse, depuis son annexion, a toujours été gérée par des clans. L’État français s’est toujours appuyé sur des familles corses influentes qui distribuaient l’argent. La notion de droite et de gauche n’a donc pas vraiment de valeur en Corse. Or, les clans traditionnels sont complètement KO. La « droite » est divisée et la « gauche » sociale-démocrate n’existe pratiquement plus. Les nationalistes sont la seule force politique crédible qui promet de rompre avec le clanisme, ce qui est la condition indispensable pour faire avancer les choses en Corse.

L’annonce de l’arrêt de la lutte armée par le FLNC en juin 2014 a son importance. Cela a permis à une partie de la société corse de se dire que ce ne serait pas un projet imposé par les armes. Le FLNC a fait un geste très fort. Il renvoie aux processus ayant eu lieu en Irlande et au Pays basque. Depuis ce moment-là, les deux tendances du nationalisme corse ont eu une stratégie d’alliance qui s’est avérée payante.

Ensemble, le mouvement autonomiste et le mouvement indépendantiste remportent toutes les élections : territoriales de 2015, législatives en 2017 et à nouveau les territoriales au début du mois. Les deux structures sont traversées par des questionnements. Mais au final, ils se sont dit : « on a commencé des choses ensemble, on va continuer ensemble ». Et l’engouement populaire a été assez impressionnant, les meetings étaient vraiment bondés.

 

Quel est le programme défendu par cette majorité nationaliste reconduite et renforcée dans la nouvelle Assemblée de Corse ?

La première phase d’accord de cette coalition, c’est la négociation d’un statut d’autonomie renforcée. Il y a accord sur le fait qu’il n’y aura pas de demande d’indépendance à partir de ce scrutin. Ce statut d’autonomie est la clé pour beaucoup de questions sociales et économiques spécifiques à l’île. Sur le plan social, deux revendications principales sont avancées.

D’abord, le statut de résident. Il a pour but de freiner la spéculation immobilière, qui est un fléau en Corse. Ensuite, la mise en place d’un statut fiscal dérogatoire visant à ce que l’argent récolté en Corse reste en Corse, soit géré par l’Assemblée et serve au développement de l’île. Cela pour en finir avec le jeu des subventions. D’autres revendications sont davantage centrées sur le combat politique et culturel du peuple corse, comme la demande d’amnistie pour les prisonniers politiques corses et les recherchés. Ou encore, la reconnaissance de la co-officialité de la langue corse.

 

Tu as parlé de la mise en place d’un statut de résident, pour résoudre la question foncière, qui est centrale sur l’île. Peux-tu développer cet aspect-là ?

La question du foncier a toujours été importante en Corse. D’autant plus que, dans l’histoire, la propriété est collective. Après l’indépendance de l’Algérie, beaucoup de pieds-noirs ont été relogés sur la plaine orientale de la Corse, sur des terres rachetées ou confisquées par l’État français. C’est d’ailleurs ce qui provoque l’affaire d’Aléria en 1975, l’acte de naissance du nationalisme corse moderne.

CorsePar ailleurs, la Corse est une île au milieu de la Méditerranée, avec un potentiel touristique qui n’a jamais été maîtrisé. L’État français a imposé le projet du tout tourisme pour « développer » l’économie corse. Il a incité de gros groupes financiers à s’implanter sur toute la côte orientale, puis autour de la région d’Aiacciu (Ajaccio). C’est le FLNC qui a réussi à préserver en partie le littoral et a freiné le tout-tourisme parce que la justice était souvent trop longue. Le projet était fini quand le jugement était rendu. Le FLNC a donc visé ce qu’il appelait les « colonies de peuplement et de spoliation de la terre » au cours des fameuses « nuits bleues ».

Pour prendre un exemple, dans la région de Portivechju (Porto-Vecchio), il y a une majorité de résidences secondaires. C’est ce qui a amené, sur le plan politique, à la demande d’un statut particulier de résident, justement pour freiner toute cette politique des résidences secondaires. Ce statut requiert 5 ans de résidence minimum pour pouvoir acheter un bien ou des parcelles de terre. Cette décision a été jugée inconstitutionnelle par les tribunaux français. Mais environ 200 communes se sont prononcées pour. Il faut vraiment trouver un moyen pour freiner cette spéculation immobilière. Et pour que les jeunes corses puissent s’installer et vivre au pays.

 

Tu parles des « jeunes corses ». Est-ce qu’il n’y a pas un danger de dérive communautaire, voire raciste, dans ce genre de rhétorique ?

Attention, quand je dis cela, je me réfère à la « communauté de destin ». C’est-à-dire que toute personne qui vit en Corse, se reconnaît dans le peuple corse et qui est pour son émancipation nationale, en reconnaissant sa culture, sa langue et son droit à la terre, est corse. Dès le début du mouvement, le FLNC a pris des positions claires. Ce n’est pas une lutte ethnique. Le peuple corse est composé de toutes celles et ceux qui vivent en Corse et se reconnaissent comme tels. La Corse a toujours été une terre de passage, au milieu de la Méditerranée.

Effectivement, dans les années 90, il y a une sorte de dérive ethniciste et identitaire d’une partie du mouvement. Les gens ont dit « le problème, c’est les Arabes ». Alors que non, ce n’est pas l’enjeu ! L’histoire de l’indépendance de la Corse se fait face à l’État français et face à personne d’autre. La « colonisation de peuplement », c’est les relais de l’État français : la base de l’OTAN, les camps d’entraînement militaires, les gendarmeries, toutes les résidences secondaires… Mais des gens comme Jean-Guy Talamoni, l’actuel président de l’Assemblée de Corse, n’ont jamais dérogé au principe de la communauté de destin. Le mouvement national non plus. La communauté de destin reste vraiment une pierre angulaire dans le mouvement et la lutte moderne du peuple corse.

Pendant les événements des Jardins de l’Empereur, fin 2015, la réponse de l’exécutif nationaliste fraîchement élu a été très claire face aux tentatives d’instrumentalisation raciste. Des pompiers avaient été agressés dans un quartier populaire des hauteurs d’Aiacciu, et des groupuscules d’extrême droite ont pointé « les Arabes » et ont organisé des manifestations de représailles. La première chose que les élus nationalistes ont faite, c’est d’aller voir les gens du quartier et notamment les acteurs socioculturels, pour leur dire : « si on vous attaque, c’est comme si les gens s’attaquent à nous ». Ils ont réussi à maîtriser quelque chose qui aurait pu être très préjudiciable.

 

Comment vois-tu l’évolution possible de la situation dans les prochains mois, entre le renforcement de la majorité nationaliste dans les instances territoriales en Corse d’un côté et la position du gouvernement français de l’autre, qui pour l’instant n’a pas l’air particulièrement ouverte ?

Les résultats des élections sont clairs. Maintenant, il faut construire. L’autonomie, c’est un processus et les gens ont besoin de résultats au niveau socio-économique. Donc il va falloir avoir des résultats sur la lutte contre la pauvreté et la mise en place de projets innovants dans la société. Par exemple, il y a eu le développement de la maîtrise des transports avec le rachat de la SNCM et la création d’une nouvelle compagnie maritime, en collaboration avec les marins corses. Je crois que c’est ce genre de projets innovants que les Corses veulent en premier lieu.

Après, le contrat de mandature est vraiment basé sur la mise en place d’une autonomie. Des négociations vont avoir lieu avec l’État français. Vont-ils faire la sourde oreille ? Va-t-il y avoir des avancées ? Cela dépendra du rapport de forces amené par les élus.

Ensuite, si dans 10 ans ou 15 ans, il y a la mise en place de cette autonomie et la construction d’une société plus juste sur le plan social et environnemental, pourquoi pas la mise en place d’un référendum d’autodétermination à la catalane. Ou quelque chose de négocié.

Nous verrons. Mais, en tout cas, le mouvement indépendantiste et le mouvement autonomiste ont décidé de s’engager vers des phases transitoires, par paliers. L’histoire de l’indépendance du jour au lendemain, je pense que c’est dépassé. Mais c’est dépassé aussi au niveau international. D’autres processus sont en jeu. Il y a un processus de paix et un processus politique. Ce processus politique doit amener à l’autonomie… et l’autonomie à l’autodétermination, et peut-être à l’indépendance de la Corse.

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