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D’une demande d’asile en France à la vie dans la rue en Italie. Arsène raconte son histoire

C’est l’histoire d’une demande d’asile impossible à faire valoir en France et en Italie. Arsène, réfugié d’origine congolaise, a été dubliné et expulsé vers l’Italie. Dans l’impossibilité d’y faire sa demande de protection, il a vécu dans la rue avant de revenir en France. Un sort réservé à de nombreux dublinés. Le collectif Commando on dort au chaud (CODAC), de Bourges, a recueilli son histoire à la fin du mois d’août. Depuis, il est enfin parvenu à déposer une demande d’asile en France.

 

 

Quel est ton parcours ?

Je m’appelle Arsène Munkie Moba Kamba, j’ai 42 ans et j’ai dû fuir la République démocratique du Congo en 2014 après avoir été détenu et gravement torturé dans mon pays en raison de mes activités politiques. Je suis arrivé en France en novembre 2016, mais pendant tous ces mois je n’ai pas pu exposer en France les raisons de ma demande d’asile, car l’enregistrement de mes empreintes a été fait dans le pays de mon entrée dans l’Union européenne, l’Italie.

C’est le pays censé recevoir ma demande. Je suis, comme on nous surnomme : un « Dublin ». Ce qui veut dire qu’en vertu des accords européens de Dublin, la France, après avoir obtenu l’accord de l’Italie, est en droit de m’y renvoyer, de gré ou de force, pour que j’y fasse ma demande d’asile, ce qu’elle n’a pas manqué de faire. Après une notification de transfert vers l’Italie et une assignation à résidence par la préfecture du Cher, j’ai été arrêté au commissariat de Bourges, où je me rendais quotidiennement depuis un mois pour signaler ma présence.

 

Comment s’est passée ton arrestation ?

Ce jour-là, le 11 juillet 2017, on m’a dit qu’il fallait que j’aille signer dans un bureau et non à l’accueil comme d’habitude. Moins d’une heure après, on m’a fait sortir par l’arrière et monter dans un véhicule pour me conduire dans un Centre de rétention administrative (CRA). On voulait me menotter, mais j’ai dit que je ne voulais pas résister, alors on m’a laissé les mains libres.

 

Avais-tu tes affaires avec toi ?

Non, au Secours catholique ils m’avaient dit que je ne risquais rien alors j’avais juste mes papiers et mon téléphone. Mais quand il s’est mis à sonner (au commissariat), ils me l’ont confisqué et ne me l’ont rendu qu’au moment d’embarquer dans l’avion.

 

Où était le CRA ? Combien de temps y es-tu resté ?

Je crois qu’il était à Roissy ou tout près. Je n’y suis resté qu’une seule nuit, le lendemain j’étais dans l’avion.

 

Comment cela s’est-il déroulé là bas ? As-tu pu rencontrer une association ?

Oui, mais je ne me souviens plus de leur nom. Je n’avais pas mes affaires, ils m’ont dit qu’il fallait que je refuse de monter dans l’avion en disant que je voulais récupérer mes bagages et que le lendemain il y aurait un recours, que je rencontrerai un juge et que mon transfert serait annulé. Quand je suis arrivé au centre, on m’a pris les médicaments qu’on m’avait prescrits à Bourges. J’ai dit que j’étais malade et que j’en avais besoin. Ils m’ont dit que j’irais à l’hôpital le lendemain, mais le lendemain on m’a mis dans l’avion. J’avais aussi demandé à rencontrer un avocat.

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Mais le lendemain as-tu accepté d’embarquer. Pourquoi ?

Quand les policiers sont venus, il y en avait un qui était gentil, mais l’autre m’a fait peur en me disant que si je refusais j’aurais beaucoup d’ennuis alors j’ai accepté d’embarquer.

 

Les médicaments qu’on t’a confisqués étaient pour soigner quoi ?

J’ai été torturé dans mon pays et j’en ai gardé des séquelles. J’ai maintenant de fortes douleurs et je perds du sang à chaque fois que je vais à la selle. Le médecin m’avait prescrit un traitement pour ça.

 

Où as-tu atterri ? Et que s’est-il passé à ton arrivée ?

Le 12 juillet, lendemain de mon arrestation au commissariat de Bourges, je suis arrivé à l’aéroport de Venise, la police de l’immigration et des frontières m’a amené dans un bureau où on m’a pris les empreintes de mes index gauche et droit. Ils m’ont dit : « Tes empreintes sont sorties en France et tu n’as pas fait de demande d’asile en Italie. Il faut que tu retournes en France. » Mais moi j’ai dit : « Non, c’est la France qui m’a envoyé pour que je fasse ma demande en Italie ». Ils m’ont répété qu’il fallait que je fasse ma demande en France. Puis on m’a remis un document où il était écrit que j’avais sept jours pour me présenter dans un centre situé à Trapani. Ils m’ont dit que là-bas ils pourraient m’orienter.

 

C’est très loin. Y es-tu allé ?

Oui, j’ai pris le train et puis à partir de Matera, le bus. Mais je ne savais pas que c’était aussi loin. Il m’a fallu trois jours pour y descendre.

 

Comment as-tu fait ? Avais-tu de l’argent ?

J’ai payé mon voyage. J’avais peur de me faire arrêter de ne pas pouvoir arriver avant le délai de sept jours. La nuit, j’ai dormi dehors.

 

Et une fois à Trapani, comment était le centre ?

C’est un grand centre, mais je n’ai pas pu y rentrer, je suis resté à la porte. Les gens du centre m’ont dit que ce n’était pas pour moi, qu’ils ne s’occupaient que des gens qui descendaient des bateaux. J’ai montré le papier que m’avait donné la police de Venise, où le nom du centre était marqué, mais ils m’ont chassé. Ils m’ont dit que les empreintes prises en Italie étaient juste pour m’identifier quand j’étais descendu du bateau, que ça n’avait rien à voir avec une future demande d’asile. Je leur ai dit : « Alors, donnez-moi un papier disant que je ne peux pas rentrer dans le centre ». Un des deux messieurs m’a alors dit tout bas « Il faut partir. Ils ne te donneront aucun papier où c’est écrit qu’ils te refusent, car l’État italien touche de l’argent à chaque fois que quelqu’un est transféré en Italie ». Je me suis mis à pleurer et je leur ai demandé comment j’allais faire, mais ils m’ont dit « Va-t’en », et ils ont refermé la porte.

 

Qu’est-ce que tu as fait alors ?

Je n’avais plus d’argent, alors j’ai commencé à remonter vers le nord en fraudant dans le train. Je me suis fait contrôler une seule fois, je ne sais pas si le contrôleur m’a verbalisé, il m’a laissé repartir. J’ai aussi beaucoup marché. À Milan, j’ai rencontré un Guinéen qui parlait français (lui, le monsieur du Centre de Trapani et mon compatriote de Turin sont les seuls que j’ai rencontrés qui parlaient français). Il m’a dit qu’il connaissait un Congolais à Turin qui pourrait m’aider. Il lui a téléphoné et il m’a dit de descendre à la station Porto Nuevo. Mon « frère » congolais est venu m’y attendre, c’est un réfugié, comme moi, il était en Italie depuis quatre mois au moins et n’avait pas pu passer en France. Il travaillait sur le marché de Porto Pallacio, près de Turin, et je suis allé travailler avec lui.

 

Qu’est-ce que vous faisiez comme travail ?

Tous les matins vers 4 h 30 on rejoignait le marché et on déchargeait les cageots pour les Marocains de 5 h 30 à 7 h. Après on allait faire la queue au commissariat, puis on partait à la distribution alimentaire et on recommençait à travailler en chargeant les cageots à la fin du marché, vers 13 h et jusqu’à 15 h environ. J’ai fait cela une semaine au moins.

 

Combien as-tu gagné pour ça ?

C’était mon « frère » qui était payé et on partageait, j’ai eu 150 €.

 

Y avait-il beaucoup de gens comme vous, qui y travaillaient ?

Oui, beaucoup de noirs. Mais je ne sais pas s’ils étaient réfugiés comme nous. Les réfugiés qui sont enregistrés ils ne leur donnent pas plus de 90 € par mois, alors il faut qu’ils travaillent au noir. Certains venaient en vélo. Nous étions à pied, on marchait beaucoup. J’avais très mal aux pieds, je gardais mes chaussures jour et nuit, et j’avais beaucoup marché avant d’arriver à Turin. J’avais fini le voyage pieds nus, à cause des ampoules et des blessures. Je souffrais aussi beaucoup de mes séquelles de torture. On m’avait confisqué mes médicaments au CRA, alors mon ami m’a donné du Doliprane pour me soulager un peu.

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Où viviez-vous ?

On dormait sous un pont tous les deux. En Italie, j’ai toujours dormi dehors. Avant on était avec d’autres gens comme nous. On était cinq ou six, dans un autre endroit, mais on s’est fait chasser et confisquer nos couvertures et nos matelas. Ensuite, on s’est installé là pour se protéger de la pluie.

 

Vous n’aviez plus rien pour dormir ?

On dormait sur des cartons et on a récupéré des draps dans une poubelle pour se protéger des moustiques. Mon ami, avant que j’arrive, avait pu avoir une place dans un centre d’hébergement pour un mois, mais c’était fini. Il était à nouveau dehors.

 

Et pour manger, faire votre toilette ?

On allait dans un grand centre caritatif, tous les jours avant de reprendre le travail au marché. Cela ouvrait vers 10 h 30 et fermait vers 13 h. On avait un carton d’inscription avec un numéro, on nous appelait par groupe de 20 et on s’installait pour manger un repas chaud, du lundi au samedi. On pouvait faire sa toilette, mais pas prendre de douches. Il n’y avait pas que des réfugiés, c’était pour tout le monde.

 

De quel organisme dépendait le centre ?

Je ne sais pas. C’était une organisation catholique. Un jour, j’ai vu une bonne sœur noire qui y travaillait. Ils étaient tous très gentils. Les numéros appelés allaient jusqu’à 500, on était au moins 100 à la fois dans la salle.

 

Aviez-vous d’autres secours ? Un vestiaire ?

Non, rien d’autre. J’étais parti de Bourges en tee-shirt et j’ai porté les mêmes vêtements pendant tout mon séjour en Italie. Comme j’avais froid la nuit, j’ai récupéré une veste dans une poubelle, c’est tout.

 

Quand on t’a chassé du centre de Trapani, tu n’as pas essayé de déposer ta demande d’asile ailleurs ?

Si, je faisais comme mon ami congolais qui tentait de se faire enregistrer depuis quatre mois. Tous les jours après le déchargement au marché on allait au commissariat. Il y avait énormément de monde, on s’alignait. Vers 8 h ou 9 h, une femme et un homme arrivaient, ils avaient une liste, ils appelaient des noms et les gens entraient au commissariat.

 

En prenaient-ils beaucoup chaque jour ?

Peut-être 15 ou 20. Nous n’étions pas sur les listes, mais s’ils te voyaient tous les jours pendant plusieurs semaines ils te remarquaient et ils t’inscrivaient. Quand ils avaient appelé tous les gens, on s’en allait. On allait manger puis on retournait travailler, recharger les cageots à la fin du marché.

 

Tu allais tous les matins au commissariat ?

Oui tous les matins, tout le temps où j’étais à Turin. Depuis que je suis parti, mon ami y va toujours, mais il n’est toujours pas enregistré. Cela fait plus de cinq mois qu’il essaye. Peut-être qu’ils voudront l’enregistrer. Lui n’est jamais allé en France, n’a jamais fait de demande en France. Moi, on m’a rejeté partout en Italie en me disant que comme j’avais fait une demande en France, il fallait que je retourne en France, qu’on n’enregistrerait pas ma demande en Italie, que les empreintes que j’avais laissées étaient seulement pour m’identifier. Alors, lorsque j’ai eu un peu d’argent, j’ai essayé de revenir en France. Cela, ils nous le disent aussi quand on descend du bateau : « Vous allez donner vos empreintes pour qu’on vous identifie. Après vous pourrez aller déposer votre demande d’asile en France. »

 

Comment as-tu fait ?

On m’a dit qu’il fallait prendre le train très tôt le matin, car il n’y avait pas de contrôleurs. Je suis parti le 25 juillet, je crois, à 3 h 30 du matin. J’ai pris trois trains, sans billets. Le premier partait à 5 h 30 et je suis arrivé dans l’après-midi à Vintimille.

 

À Vintimille, as-tu pu passer ? Tout le monde dit que les policiers français empêchent les migrants de rentrer en France.

Là bas les policiers italiens ne t’empêchent pas. Au contraire, ils te disent « C’est par là », et te montrent les policiers français de l’autre côté de la route. Moi j’ai marché, je suis allé les voir, je leur ai montré tous mes papiers, je leur ai dit que les Italiens m’avaient dit de retourner en France. Je n’en pouvais plus. Ils ont regardé mes papiers et m’ont fait monter dans leur véhicule. J’ai cru qu’ils m’arrêtaient. Je me suis mis à pleurer.

 

Ont-ils fait monter d’autres gens ? Y avait-il du monde à la frontière ?

Oui, il y avait plein de noirs. Mais eux, ils se cachaient des policiers français. Il n’y avait que moi dans le véhicule. Ils m’ont amené dans une ville et ils m’ont dit de descendre, sans rien me dire. Je ne savais pas si j’étais en France ou en Italie. J’ai demandé à une dame, elle m’a répondu en français, elle m’a dit que j’étais à Nice. J’ai demandé où était la gare. Là, j’ai demandé où était le train pour Bourges. Les gens ne savaient pas où c’était, alors j’ai pris un billet de TGV pour Paris le soir même. Il m’a coûté 132 €. Je ne voulais pas voyager sans billet. J’avais bien trop peur de me faire arrêter et renvoyer en Italie. Je suis arrivé à Paris le soir à 19 h 42. Je n’arrivais pas à croire que j’étais à Paris quand je suis descendu du train.

 

Et à Paris, qu’est ce que tu as fait ?

Je n’avais plus d’argent, alors j’ai passé les deux premières nuits dehors. Ensuite, vous avez pu me contacter et recharger mon téléphone. J’ai téléphoné à un ami qui a pu m’héberger.

 

Et ensuite ?

Ensuite, j’ai été voir le Gisti et l’ATMF, mais c’était la veille de leur fermeture et ils n’ont pas pu me recevoir. Il y avait trop de monde. J’ai finalement pu rencontrer France Terre d’Asile et faire quelques démarches, puis je suis rentré à Bourges quelques jours après.

 

Tu es dans quel état d’esprit maintenant ? Comment envisages-tu l’avenir ?

J’espère que je ne serai pas à nouveau placé en procédure Dublin. C’est trop dur, ce que j’ai vécu en Italie. J’ai tenté de faire ma demande là bas, puisque c’était le pays qui devait la recevoir. J’ai accepté mon transfert, je me suis rendu dans le centre qu’on m’a assigné. Mais l’Italie m’a rejeté. Si on me transfère à nouveau, cette fois je refuserai. Je demanderai à être rapatrié au Congo, comme la loi le prévoit, même si c’est la mort qui m’y attend. À tout prendre, je préfère mourir auprès de mes enfants.


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