Mouvement nébuleux d’extrême droite, renouveau des gilets jaunes ou réunion de militants de gauche ? Depuis le début du mois d’août, des assemblées générales préparent le mouvement de blocage du 10 septembre dans plus de 60 villes. Elles révèlent un visage du mouvement bien différent de certaines caricatures médiatiques.
Il se passe quelque chose en cette rentrée 2025. Ce 28 août, 400 personnes se sont réunies dans le parc de la Villette, à Paris, pour la première assemblée générale (AG) du mouvement du 10 septembre en Île-de-France. Cette même semaine, 200 personnes se sont rassemblées à Montpellier, Grenoble, Lille… 300 à Lyon. Les villes moyennes, voire petites, ne sont pas en reste : 60 personnes à Alès (30), une cinquantaine au Havre (76), une soixantaine à Aix-en-Provence (13) et à Lorient (56), ou encore une vingtaine à Souillac (46), ou à Romans-sur-Isère (26). Selon notre décompte, plus d’une soixantaine de villes ont déjà vu éclore des AG.
Le passage du numérique au physique n’était pourtant pas acquis pour le mouvement du 10 septembre. Lancée en plein mois de juillet par un groupuscule complotiste d’extrême droite nommé « Les Essentiels », la première action prévue à cette date n’était autre qu’un appel à « l’auto confinement généralisé ». L’objectif était flou : « reprendre le contrôle sur nos vies » et le mot d’ordre peu propice à la rencontre. Mais au fur et à mesure de l’été, à la faveur de boucles Telegram souvent intitulées « Bloquons tout » ou « Indignons-nous », la couleur politique du 10 septembre a changé. L’appel des Essentiels a peu à peu été marginalisé. Sa chaîne Telegram peine à dépasser les 500 membres quand les boucles concurrentes « Bloquons tout » avoisinent désormais les 10 000 membres et se multiplient pour couvrir une diversité de zones géographiques. Pour ce 10 septembre, l’appel à « l’auto-confinement » et à la grève de la consommation s’est globalement mué en organisation d’assemblées générales qui incitent aux blocages, aux grèves et aux manifestations. L’objectif de court terme est désormais de s’opposer au « budget Bayrou », qui promet plus de 40 milliards d’euros d’économie en coupant dans le financement de la sécurité sociale, de la fonction publique, ou encore en supprimant deux jours de congé. Le probable départ du Premier Ministre le 8 septembre, suite au vote de confiance de l’Assemblée nationale qu’il a lui-même requis, n’y change rien. « On parle d’austérité et plus de Bayrou dans les AG, mais le fond du propos n’a pas changé », explique Pierre*, impliqué dans les AG du 10 septembre à Alès.
Retour des gilets jaunes ?
« Oui, il se passe quelque chose. Il y a une impulsion, ça donne envie de s’y impliquer, mais il est bien difficile de dire ce qui va se passer le 10 septembre », avoue Gaël*, militant libertaire ayant participé à l’AG de Montpellier. Pour tenter d’y voir plus clair, de nombreux observateurs comparent le 10 septembre 2025 au 17 novembre 2018, date de début du mouvement des gilets jaunes. Tout comme ce dernier, le mouvement du 10 septembre est d’initiative citoyenne, indépendant des syndicats et des partis. La présence de militants qui se revendiquent « gilets jaunes » dans les assemblées du 10 septembre aide aussi à tracer un tel parallèle. « La première AG montpelliéraine a été organisée par les gilets jaunes d’un rond point toujours actif dans la ville », explique Gaël*.
Pourtant, les différences avec le mouvement social de 2018-2019 sont nombreuses. À commencer par les liens potentiels avec l’extrême droite. Si le début du mouvement des gilets jaunes était marqué par une présence – certes marginale – de ses militants, elle semble cette fois cantonnée à internet. « J’ai vu surtout des militants de gauche et des syndicalistes », estime Cyril*, jeune militant qui a participé à l’AG de Saint-Denis (93). Gaël abonde : « Pour moi, à Montpellier, il n’y avait pas de fachos. Par contre il y avait des primo militants ». À Paris, ou encore à Toulouse, la nécessité d’éloigner l’extrême droite a été clairement évoquée : « Si on voit une personne réac en AG, on discute, si c’est un militant d’extrême droite, on le dégage », peut-on lire dans un compte rendu. Ainsi les thématiques du mouvement tournent autour de la justice sociale, la démocratie, ou l’écologie. La question palestinienne, la lutte contre le sexisme et les LGBTphobies, la nécessité de parler aux quartiers populaires, sont aussi souvent évoquées.
« Je ne trouve pas que le parallèle avec les gilets jaunes soit bon. Mais ce n’est pas forcément une mauvaise chose. À l’époque, les revendications précises ont mis longtemps à émerger, là on gagne peut-être du temps », suggère Cyril* de Saint-Denis. D’autres sont moins optimistes. « Je ne sais pas encore à quel point le 10 septembre arrivera à sortir du cadre militant, comme a su le faire le mouvement des gilets jaunes », ajoute Pierre*, autrefois très impliqué dans la mobilisation citoyenne à Alès.
Partis de gauche et syndicats en appui
Autre différence notable avec le mouvement au gilet fluo: le rapport aux partis politiques, aux syndicats et organisations classées à gauche. S’ils étaient restés distants, voire méfiants à l’approche du 17 novembre 2018, les partis de gauche (PC, LFI, PS, EELV) et les syndicats (Solidaires et CGT) ont cette fois signifié leur soutien au mouvement du 10 septembre, avec plus ou moins d’insistance. Attac ou les Soulèvements de la terre ont fait de même. Les partis de droite et le RN se sont au contraire éloignés de ce dernier, voire l’ont condamné. Autre son de cloche côté syndical également. Dès le début du mois d’août, plusieurs fédérations de la CGT, comme la FNIC-CGT (industries chimiques), la CGT commerce et service, ou certaines unions départementales, comme celle du Nord, ont appelé à une grève le 10 septembre. Ces organisations ont pour point commun de se montrer critiques de la stratégie confédérale de la CGT. Leurs appels ont peu à peu été appuyés par diverses unions locales ou syndicats d’entreprises. Finalement, le 26 et le 27 août, la confédération CGT, qui a réuni ses fédérations et ses unions départementales, a décidé d’inclure le 10 septembre à son agenda de mobilisation du mois. Pas un appel ferme à la grève mais une incitation à « débattre avec les salariés et à construire la grève partout où c’est possible », qui montre une sympathie pour le mouvement citoyen.
Côté Solidaires, de grosses fédérations professionnelles (Sud-Rail, Sud-Industrie, Sud-PTT et Finances publiques) ont également appelé à cesser le travail ce jour-là. Le 27 août, l’union syndicale Solidaires tout entière a finalement opté pour un appel à la grève et au blocage. La Confédération paysanne s’est elle aussi jointe au mouvement.
La date du 10 septembre n’a toutefois pas été retenue par l’intersyndicale (FO, CFDT, CFE-CGC, Solidaires, CGT, CFTC et UNSA) qui lui a préféré celle du 18 septembre pour une « journée de mobilisation y compris par la grève et la manifestation ». Mais des initiatives intersyndicales de plus petite ampleur sont à l’œuvre. À l’appel du STJV, de Solidaires Informatique et de la CGT (syndicats minoritaires dans le secteur), les salariés de l’informatique, du conseil et des bureaux d’études se réuniront le 8 septembre à la Bourse du travail de Paris pour préparer la grève ensemble. En Seine-Saint-Denis, les syndicats enseignants de la FSU, de Solidaires et de la CGT ont signé un communiqué commun pour appeler à la grève le 10. « Dans mon secteur, il est très facile de parler du 10 septembre avec les collègues », témoigne Cyril qui travaille dans la fonction publique territoriale. De même, « les syndicalistes sont aussi présents dans les AG. À Paris, ils interviennent en leur nom, parlent de la grève et de leur secteur », confirme Quentin*, néo-militant syndical à Paris.
Quelles actions ?
En attendant le 10 septembre, les actions se préparent donc dans les AG et les boucles Telegram. L’une d’entre elles pourrait même intervenir avant la date fatidique. « Le 8 septembre à 20h, retrouvons-nous sur la place des Terreaux pour une grande fête populaire : le pot de départ de Bayrou ! Une soirée pour créer du lien, s’amuser et s’unir avant le 10 septembre », résume un post Telegram de la chaîne Lyon Insurrection, suivie par 10 000 personnes. Cet appel à rassemblement devant les mairies s’est déjà dupliqué dans de nombreuses villes.
Et le jour J ? « On a prévu un rassemblement le matin sur une des places principales de la ville. L’idée est de se rendre visible et de rassembler un maximum de gens pour décider de ce qu’on fait », détaille Pierre d’Alès. À Paris l’AG d’Île-de-France n’avait pas vocation à fixer d’action, prérogative plutôt dévolue aux AG de villes. « Les initiatives proposées différent forcément en fonction des profils des gens. Les syndicalistes parlent de grève quand d’autres évoquent des occupations de rond point ou des blocages symboliques. Pour le moment à Montpellier il semble qu’il y aura des blocages le matin, puis un rassemblement dans l’après-midi pour se compter et enfin une AG », énumère Gaël.
À la grande différence du mouvement des gilets jaunes qui avait commencé un samedi, le 10 septembre aura lieu en semaine, un mercredi, rendant plus prégnante la question de la grève.
*Les militants interviewés dans cet article ont souhaité rester anonymes.
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