Plusieurs centaines de travailleurs sociaux se sont chaque fois rassemblées, en ce mardi 1er avril, dans des dizaines de villes en France : Paris Montpellier, Rennes, Nantes, Saint Lô, Agen, Mont-de-Marsan… À l’appel des cinq syndicats du médico-social, ces salariés sont en lutte contre une convention collective unique au rabais et contre la cure d’austérité qui aggrave leurs conditions de travail dans tous les secteurs. Reportage dans la manifestation parisienne.
Les aides à domicile sont les premières à tendre leurs banderoles et à prendre la parole au micro, en ce 1er avril, face au ministère du travail, de la santé, des solidarités et de la famille. Toutes sont bien décidées à haranguer les responsables de leur situation, avant que la manifestation ne s’élance. « Au secours, madame Vautrin [Catherine Vautrin, la ministre, ndlr], nous somme fatiguées ! On a mal au dos, on a mal aux genoux. Nous sommes des ouvrières, oubliées », s’époumone Mireille, aide à domicile d’une cinquantaine d’années. Ses collègues massées autour d’elle hochent la tête.
Toutes ponctuent chacune des phrases de leur porte-parole en reprenant en chœur certains mots : « Fatiguées ! » « Oubliées ! ». Mireille poursuit : « Si on a pas l’amour des gens, on ne peut pas faire ce métier. On est à bout de force. La prime Ségur : pourquoi c’est pour les autres et pas pour nous ? »
L’aide à domicile fait partie des secteurs où la généralisation des 183 euros net mensuels prévus par le Ségur de la Santé, lancé à la sortie de la crise Covid, n’est toujours pas acquise. Notamment pour les salariées du privé exerçant en SAAD (service d’aide et d’accompagnement à domicile) comme Mireille. Le manque de revalorisation salariale dans ce secteur a été l’un des déclencheurs de l’appel à la grève de ce jour. Fin février, le ministère avait refusé de valider l’avenant 66, prévoyant une augmentation de 34 euros brut de tous les salariés de la branche de l’aide à domicile, comme l’explique le site spécialisé Géroscopie. L’idée était de rattraper, au moins, les dernières augmentations du SMIC.
Le soufflé du Ségur est retombé : comment remobiliser les travailleurs sociaux ?
Pour éviter une convention collective unique étendue au rabais – en cours de négociation -, protester contre les coupes budgétaires et faire entendre le besoin de valorisation des travailleurs sociaux, les syndicats CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT, FO et Sud ont appelé à cette journée de grève du 1er avril. « On a des rassemblements dans près de cent villes en France. Ce n’est qu’un début. L’unité dans la rue, l’unité syndicale que l’on a aujourd’hui, il faut l‘amplifier. On a besoin de sentir notre force commune », encourage Florence Pik, membre de la commission de mobilisation du travail social Ile-de-France, qui joue un rôle phare dans la dynamique des salariés franciliens.
Plusieurs centaines de personnes s’élancent, en ce début d’après-midi, au cœur des quartiers chics parisiens des ministères. Il y a quatre ans, presque jour pour jour, les travailleurs sociaux avaient mené trois jours de reconductible : un mode de mobilisation rare. Quelques mois plus tard, en décembre 2021, un cortège jamais vu de 8 000 travailleurs sociaux avait défilé dans la capitale. Mais aujourd’hui, la foule des grands jours n’est pas au rendez-vous.
L’exigence d’obtention de la prime Ségur en sortie de crise sanitaire avait agi comme un catalyseur chez les travailleurs sociaux ces dernières années. Stéphane s’en souvient parfaitement : « la mobilisation de décembre 2021 avait par exemple été inédite dans notre secteur. Mais depuis, c’est très fluctuant », jauge ce salarié de l’association Aurore, qui exerce auprès des publics en grande précarité dans le cadre de maraudes. « Autant, quand personne n’avait le Ségur, c’était tout le secteur qui se mobilisait. Autant là, c’est fragmenté, entre ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas ».

Les travailleurs sociaux se sont battus pendant près de deux ans pour finalement arracher cette prime en avril 2022. Puis, il aura fallu deux années supplémentaires de mobilisation pour obtenir un accord d’extension à l’été 2024. Depuis, tous les collègues de Stéphane chez Aurore ont eu droit à la prime Ségur. Mais une bataille reste à mener afin que tout le monde ait droit à la même rétroactivité. Cette prime laisse encore de côté un grand nombre de collègues floués, pourtant indispensables au fonctionnement des établissements. Ils et elles sont agents d’entretien, agent administratifs, agents hôteliers, agents logistiques, veilleurs de nuit ou encore fonction support au siège… Ce sont « soit des personnels précaires, pour qui c’est difficile de se mobiliser ; soit des personnels du siège avec peu de culture de la mobilisation. Donc c’est compliqué de maintenir un mouvement large. »
Convention collective : « ils veulent qu’on soit tous en burn-out »
Là est tout le paradoxe : cette prime, qui fut un mot d’ordre rassembleur, reste une « supercherie », qualifie Florence Pik. D’abord, elle ne remplace pas les revalorisations salariales – il s’agit simplement d’un bonus. Ensuite, trop de collègues sont laissés sur le carreau, y compris dans la territoriale car de nombreux départements refusent de la financer pour leurs agents. Et le contexte actuel de cure d’austérité ne les y incite pas vraiment.
Mais aussi parce l’extension du Ségur en 2024 avait été conditionnée à la signature d’un second accord, fixant les modalités de négociation d’une convention collective unique étendue (laquelle vise à fusionner les deux conventions principales régissant le secteur). Une clause miroir liait les deux accords. FO avait dès le début dénoncé un « chantage inacceptable, contraire au principe de libre négociation » et refusé de signer. La CGT avait critiqué cette clause liant deux accords et « empêchant de s’opposer à l’un, si on veut voir entrer l’autre en vigueur ». Mais pour ne pas faire obstacle à l’extension du Ségur, l’ensemble des syndicats, hormis FO, avait signé ce double accord.
Cadeau empoisonné ? Les négociations actuelles autour de cette convention collective unique confirment les craintes émises depuis le début par les syndicats de salariés : elles sont une porte ouverte à un nivellement par le bas. La baisse des congés trimestriels ; la possibilité de grimper à 12 heures de travail par jour et 48 heures hebdomadaires ; la réduction à 9 heures de repos seulement entre deux services contre 12 actuellement ; ou encore l’annualisation du temps de travail ont été mises sur la table par la confédération d’employeur AXESS.
« Ils veulent qu’on soit tous en burn-out », raille Zélie, travailleuse sociale dans une unité d’hébergement diversifié (UHD). Ce dispositif est dédié aux jeunes de 17 à 21 ans relevant de l’Aide sociale à l’enfance, dans le cadre de leurs contrats jeunes majeurs. « Il y a déjà une tension au niveau de l’attractivité du boulot. On a déjà de gros problèmes de recrutement. En enlevant ainsi les droits déjà acquis, plus personne ne voudra travailler dans le social et la santé », abonde son collègue Samuel, qui marche à ses côtés.
Rendez-vous donné en mai aux travailleurs sociaux
Le 18 mars, les syndicats de salariés ont tous quitté la table des négociations, choqués de la teneur des mesures avancées par AXESS. Ce mercredi 2 avril, un nouveau round de négociation doit s’ouvrir.
Face à ces enjeux, « je ne comprends pas pourquoi il y a si peu de gens dans la rue », s’attriste ainsi Zélie. Avec son collègue Samuel, les deux salariés pointent le manque criant de places dans la psychiatrie et la pédopsychiatrie. De quoi porter sur leurs bras les souffrances toujours plus alarmantes des jeunes qu’ils accompagnent. Globalement, « toutes les politiques envers la jeunesse ne vont pas dans le bon sens aujourd’hui. A commencer par les coupes dans les APL… En fait, les moindres mesures rognant les droits des jeunes produisent une accumulation », décrit Zélie d’une voix posée, où affleure la gravité des situations qu’elle accompagne.
Plus loin dans le cortège, Laurence et Camille, salariées dans le secteur de l’hébergement d’urgence, semblent tout aussi désespérées de ne pas trouver de levier pour se faire entendre. « On est invisibles. On a aucun pouvoir de nuisance auprès des pouvoirs publics, alors que si on s’arrêtait toutes de bosser, ce serait des pans entiers de la société qui ne fonctionneraient plus ». En attendant, leurs collègues s’attachent à répondre aux urgences des personnes en grande précarité. Urgence des repas, urgence des démarches administratives. Pendant ce temps « il demeure des inégalités de salaires et de primes, une méconnaissance de nos rôles, une pression des usagers », égrènent-elles, visages las.
Chez les travailleurs sociaux, la lutte, « ça peut prendre très vite une grande intensité comme autour du Ségur, puis s’éteindre, comme un feu de camp », philosophe Cheick, travailleur social en MECS (maison d’enfant à caractère social). « Alors à chaque fois, il faut y retourner ».
Rendez-vous lui est donné dans à peine plus d’un mois. Une semaine d’actions, de grèves et de mobilisations aura lieu du 12 au 16 mai 2025. Organisée à l’initiative de collectifs régionaux de travailleurs sociaux, Sud santé sociaux et certaines sections de la CGT, cette semaine d’action a pour but de mettre notamment en lumière les coupes budgétaires départementales. « Les attaques s’intensifient, notamment envers la prévention spécialisée : dans le Nord, c’est 3 millions d’euros de budget supprimé, a minima 60 postes », citait par exemple l’appel issu des rencontres nationales du travail social en lutte.
Crédits photos : Rapports de Force
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